Blog - A-t-on vraiment «la presse qu’on mérite»?

A-t-on vraiment «la presse qu’on mérite»?
Nous venions de sortir de l’université. C’était l’aube des années septante. La chienlit de mai 68 avait commencé de s’étouffer mais elle allait laisser pour longtemps un joyeux charivari dans la tête, les cœurs (et les tripes) des vieux ados qui se préparaient à saisir le monde.
Quelques-uns d’entre nous avaient —déjà à grand-peine—trouvé du travail dans l’une ou l’autre rédaction. Bouffis de joie et de prétention nous nous y gaussions de ceux que nous appelions «nos maîtres» dans nos instants d’abandon… et «les dinosaures» dans nos moments d’insolence obligée.
«Vieux con» était notre quolibet favori; nous le distribuions à plaisir et en cachette. Lâches déjà! «Jeune con» était bien entendu une contradiction dans les termes. Folle jeunesse!
Les «vieux cons» du journalisme nous parlaient donc de «leur temps» (comme j’allais parler du mien bien plus tard). Ils se gargarisaient par exemple de la dernière grande victoire syndicale qu’ils avaient arrachée aux patrons.
Le «journalisme indépendant»
Je dis «arrachée aux patrons»… mais eux disaient «arrachée aux propriétaires». Et il y avait, à cet instant, dans le ton de leur voix, tout le respect qu’un siècle plus tôt un homme en chapeau claque portait à un homme en frac. Certes, ce temps là était passé, mais il leur restait quelque déférence pour ces «propriétaires» d’entreprises de presse encore pour quelque temps familiales et paternalistes, ces «capitaines d’industrie» à peine éloignés, dans la généalogie, d’un valeureux fondateur qu’il se nommât Rossel, Leysen ou Jourdain.
Je dis aussi «victoire syndicale»… mais eux disaient plutôt: «la victoire que notre corporation vient d’enregistrer…». Ils le disaient dans une diction parfaite, avec deux beaux «o» ouverts, très classieux, qui ajoutaient à la grandeur et à la noblesse de leur indépendance et de leur cravate. C’est que, déjà, le syndicalisme avait pour eux un petit quelque chose d’«engagé» qui le rendait tellement vulgaire, tellement… politiquement incorrect. Quand on est de la race des seigneurs, n’est-ce pas, on ne s’encanaille pas avec le commun.
C’était le temps du «journalisme indépendant».
Je vous explique… On avait installé, dans bien des rédactions, quelques années plus tôt, des machines à écrire mécaniques, des Remington scintillantes, au ruban de soie bicolore et à la carrosserie d’alliage dit «léger». Mais les anciens n’en avaient pas voulu. Ils avaient de longue lutte obtenu le droit d’ignorer ces «engins de pisse-copie». On les avait finalement autorisés, officiellement, à continuer d’écrire «au poignet», à la plume, et à livrer leurs billets du Sénat ou de la Cour d’Appel, à des coursiers habitués à emprunter la rue Royale à toutes jambes.
Je n’imaginais pas, en écoutant ce récit, que quelques années plus tard, j’irais m’enorgueillir d’avoir, avec d’autres camarades, arraché au patron une convention permettant aux «dinosaures» d’écrire jusqu’au bout… sur leur vieille Remington sans être contraints de passer à l’ordinateur.
C’était le temps du «journalisme indépendant».
Le temps des journalistes qui pensaient que pour rester un homme vraiment libre, même dans le secret d’un isoloir ou de sa conscience on ne pouvait s’abandonner à voter, car voter c’est choisir, préférer l’un à l’autre. L’intégrisme de l’indépendance ne pouvait alors s’embarrasser des subtiles notions qui enluminent le concept d’honnêteté.
On avait pourtant vu un confrère iconoclaste déposer sa candidature aux élections communales. Ce barbare, ce vandale, ce jeune blanc-bec avait eu l’ingénuité de se prétendre homme d’idées et honnête homme à la fois. Il jurait ses grands dieux —si l’on ose dire— qu’il resterait intègre et impartial; il criait à la machination et aux préjugés; il réclamait qu’on le condamne, mais seulement sur des fautes qui restaient à prouver.
Nos maîtres et les dinosaures eurent vite fait de le ramener à la raison. C’est que, bien qu’encore jeune, il avait eu le temps de prendre femme, enfant et maison. La sagesse lui était venue avec les traites; il choisit, fort heureusement pour les lecteurs, de garder sa plume pour ses articles, non pour ses discours.
C’était le temps du «journalisme indépendant». On croisait ses sources parce qu’on n’en était jamais sûr. On ne citait le péquenaud que parce qu’il avait vraiment vu ou pensé quelque chose d’intéressant, pas sous prétexte que «chacun peut avoir une parole citoyenne». Nos maîtres alors n’avaient qu’une idée en tête: l’ob-jec-ti-vi-té. Ils la déclinaient sous trente-six formes plus ou moins synonymiques: indépendance, neutralité, impartialité, équité, indifférence, détachement, etc…
Ils la poussaient si loin, si fort, qu’on avait même vu un des blancs-becs dénoncer dans son journal, au nom du «journalisme d’investigation» (comme s’il y en avait un autre!) le disgracieux panneau publicitaire installé illégalement par une Régie d’affichage aux environs de la Grand-Place de Bruxelles. La Régie et l’éditeur ne faisaient qu’un? «Et alors! La vérité a ses droits», déclama-t-il fièrement dans les bureaux du directeur… qui lui infligea une réprimande. Vingt ans plus tard son tour viendrait de distribuer les blâmes.
C’était le temps du «journalisme indépendant»… et à géométrie variable car parfaitement conscient de son rôle social.
Un autre blanc-bec se vit ainsi convoqué, un soir de 1er mai, dans le bureau du sous-rédac-chef de service pour se voir intimer l’ordre d’écrire, au moins une fois dans chaque article à venir sur la question, le bout de phrase: «les CCC qui ont délibérément tué des ouvriers». À son naturel: «c’est vrai, ils ont tué, mais sans en avoir l’intention. Alors pourquoi ce bout de phrase?», le médiocre eût le culot de répondre: «Parce que la presse n’est pas seulement là pour informer. C’est aussi un rouage social. Notre devoir est de saboter cette pseudo-révolution».
Le journalisme d’opinion
C’était le temps du journalisme «indépendant». Le temps où nos maîtres se gaussaient de leurs prédécesseurs, ces artisans-bricoleurs qui, avant, bien avant, au temps du journalisme d’opinion, n’auraient inventé «la liberté de la presse» que pour en tirer leur meilleur profit.
Force détails à l’appui, ils nous décrivaient le costume que les journalistes judiciaires bruxellois avaient fait dessiner pour eux. Un chapeau issu de l’invraisemblable greffe génétique d’un béret de chasseur alpin sur une toque de moujik… Une robe, pareille à une toge, le col —j’ai bien écrit «le col»— bordé d’hermine. Un ruban de soie vive en travers du poitrail fatalement gonflé à bloc.
Cet altier déguisement n’avait qu’une seule finalité: permettre enfin aux honorables chroniqueurs judiciaires de défiler, à la rentrée judiciaire, avec les autres corps constitués. «Mais vous n’avez pas de costume…»: c’était l’unique motif qu’on évoquait d’avant la guerre, la deuxième, et jusqu’après, pour leur refuser le petit plaisir de cette complicité processionnaire. Certes, ils défileraient en fin de cortège sans doute. Mais au moins dans le cortège, avec les grands de ce petit monde.
Las (?), les aléas du temps et des corporations en voulurent autrement. Il n’y eut qu’un costume qui fut tissé. Un prototype en somme.
C’était le temps du journalisme d’opinion…
Le temps où au nom des idées on publiait des caricatures qui feraient aujourd’hui tomber fatwas et excommunications comme Hadith en Hégire et vœux en décembre. Le temps où les journaux étaient différents les uns des autres. Catholiques, libéraux, socialistes ou francophonissimes. La presse flamande n’allait surgir qu’un rien plus tard. Mais un rien plus fort.
On ne s’embarrassait pas, alors, de «séparer les faits du commentaire» et l’on appelait un chat un chat. On disait sot pour imbécile, soubrette pour technicienne de surface et cocu pour trompé.
C’était le temps du journalisme d’opinion…
«Tu sais gamin, nous avions encore les boutons fixés à chaque bureau», m’expliquait, pour une fois nostalgique, un des «maîtres», un des (très vieux) «dinosaures» qui avait connu le temps des opinions. Le bouton était fixé sous le plateau, comme une alarme de guichet de banque. Une pression du majeur et la complicité de fée électricité allumait, à quelques mètres du bureau, un chiffre du grand tableau de bakélite, accroché au mur devant les «jeunes gens» assis à la queue-leu-leu, comme autant de babouchkas dans un vieil hôtel moscovite. Le premier de file quittait promptement le banc et s’enquérait des désirs du journaliste. Qu’il faille chercher un journal au kiosque du coin, une attestation à la commune, ou une tournée générale pour les estimés confrères.
C’était le temps du journalisme d’opinion, le temps où les larbins, par bon goût, n’en avaient pas l’air.
La presse du spectacle
Mais après la presse d’opinion puis la presse d’information vint la presse du spectacle.
Ce coup-là, Mac Luhan ne l’avait pas vu venir. Bouffés par elle, journaux et journalistes sont devenus des enfants de la télé. Quand le mode de communication est passé de l’écrit au visuel —à l’audio-visuel— le raisonnement a cédé le pas à l’émotion. L’écrit, mode d’expression linéaire, déroulait les mots comme les raisonnements. C’était son handicap.
Au cinéma et dans la pub, au JT ou dans la presse périodique, tout concourt à donner la primauté au sensible plutôt qu’à l’intelligible. Images, sons, couleurs, typos, graphismes… tout concourt à faire appel aux sens, pas à l’intelligence.
Alors la presse s’est «adaptée». On a enseigné dans les universités «la mise en scène du récit»; aujourd’hui on met le cynique concept en pratique. Journaux et magazines sont conçus comme un tout, un objet qui séduit ou qui trouble; qui en appelle à l’inconscient et aux grands mythes; qui émeut avant tout. Un produit aseptisé qui ne peut ni choquer, ni fatiguer.
Un «produit»… le mot est lâché. Les familles de propriétaires sont parties; les managers sont arrivés. Les boutiquiers sont devenus des industriels. Le concept d’entreprise culturelle a disparu, celui de marché l’a supplanté. L’info compte… mais au bilan seulement. Les coûts de production sont évalués tête par tête, la rentabilité individuelle est mesurée constamment.
Pathétiques Citizen Kane de principauté, les patrons de presse dirigent leurs rédactions d’une main de fer et fréquentent assidûment les trois pouvoirs pour leur montrer qu’ils sont le quatrième. Dans les rédactions les «dinosaures» ont disparu; la race s’est éteinte, étouffée par «les principes de bonne gestion». Désormais il faut «produire», pas rugir.
Plus personne, ou presque, n’échappe à la pipolisation, à l’info-spectacle. Sur la planète, la presse et les médias —qui fait encore la différence?— sont devenus le deuxième marché créateur de richesse… juste après les banques.
Le journaliste ne sait plus de quoi il est responsable. La théorie du complot se vend bien. Alors il tend son micro (trottoir) à un inconnu qui n’a rien de sérieux à dire, mais qui le dit bien, puis il clame sentencieusement «Mais c’est grave ce que vous dites», pour bien marquer le coup. Le micro trottoir, c’est le moment où le journalisme rencontre le caniveau sous couvert de citoyenneté. Il reste quelques plumes pour dénoncer, parfois publiquement, l’appauvrissement en qualité, la grisaille des médias, l’estompement de la norme, le poids des pressions financières et publicitaires, la stratégie des coups médiatiques, la simplification des discours, l’exploitation des journalistes les plus faibles (jeunes et indépendants). Mais syndicales ou corporatistes les associations n’y changent rien: même la solidarité fout le camp.
Alors «que faire?», comme disait Lénine qui croyait avoir une solution. On peut toujours lire l’extraordinaire bouquin que nous a laissé Gabriel Thoveron, Le troisième âge du quatrième pouvoir1, qui a largement inspiré cet article. On peut aussi se rappeler qu’on a sans doute «la presse qu’on mérite».
Auteur: Alain Guillaume
Bovenstaand artikel verscheen in Espace de Libertés magazine (Nr 362 - maart 2008)
1 Gabriel Thoveron, Où va la presse? Le troisième âge du quatrième pouvoir, Édition Labor, Loverval, 2006.


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